Les textes écrits en ateliers d'écriture à Guéret et Aubusson

PAGES ARRACHÉES DE JOURNAUX INTIMES CREUSOIS, PÉRIODE DU 21 AU 27 DÉCEMBRE

Un rôle à Aubusson

Jeudi 21 décembre

Le car m’a déposé sur une place déserte d’Aubusson. Il pleut. C’est triste la Creuse quand il pleut. Pierre Blanpain qui devait m’attendre à la descente du car n’est pas là. Je suppose qu’il finit un repérage. Je l’attends au « Café-restaurant du musée ». Il n’y a qu’un vieux bonhomme accoudé au comptoir. La patronne me sert un café. Je m’assois. J’attends.

Vendredi 22 décembre.

Pierre Blanpain n’est toujours pas là. J’ai expliqué à la patronne du bistrot que j’avais R.V. pour tenir dans un film le rôle de Marcel Jouhandeau. Le vieux bonhomme qui d’après elle connait tout le monde n’a jamais entendu parler de Pierre Blanpain, ni de Jouhandeau d’ailleurs, ce qui me rassure. Impressionné par mon statut de vedette elle m’a autorisé à dormir sur une banquette.

Samedi 23 décembre

J’ai erré toute la journée dans Aubusson. Je suis allé à la gendarmerie mais apparemment personne ne connait Blanpain ou Jouhandeau. Il neige. La patronne m’a autorisé à passer une nouvelle nuit au coin de son feu.

Dimanche 24 décembre

Tous mes espoirs de me faire quelques cachets en tournant sur un film de Jouhandeau tombe à l’eau, je n’ai plus un centime et ce soir c’est le réveillon. Quand j’ai dit à la patronne que non, je n’ai ni l’adresse, ni le numéro de téléphone de Blanpain. Elle a éclaté de rire. Le vieux aussi. Je me suis senti devenir pigeon et j’ai eu envie de mourir à Aubusson.

Lundi 25 décembre

J’ai passé le réveillon à vider des bières avec le vieux pendant que la patronne passait des disques de Dalida. J’aurais mieux fait de boire de l’eau : ce matin je me suis réveillé dans la cour, il avait gelé, la porte du bistrot était fermé. Il ne me reste plus qu’à tendre la main devant le musée de la tapisserie. Peut-être que je pourrais récupérer le prix d’un billet retour. Le vieux du bistrot est passé, il m’a donné deux euros.

Mardi 26 décembre

Je ne serai jamais Marcel Jouhandeau. Je finirai ma vie comme une cloche à Aubusson. Le bistrot est toujours fermé. Il fait un froid glacial. J’ai cru voir le vieux dans une rue piétonne. J’ai couru mais j’étais trop faible. Je suis tombé. J’ai perdu connaissance.

Mercredi 27 décembre

Je me suis réveillé au cimetière. Le vieux en est le gardien. Je lui ai dit que je suis décidé à me tuer sur la tombe de Marcel Jouhandeau. J’ai dû l’impressionner car il est revenu cet après-midi avec le curé. Je me suis confessé et il m’a appris que Jouhandeau était de Guéret. Comment ai-je pu confondre Guéret et Aubusson ? Rien n’est perdu, je pars en stop pour la ville du Nord. Pierre Blanpain m’a-t-il gardé le rôle ? « Priez m’a dit le curé, les choix de Dieu sont impénétrables. » On voit bien qu’il ne connaît pas Gérard Depardieu.


Suicide à Guéret

Jeudi 21 décembre 2006

Arrivé à Guéret par le train de 9 heures 45. Il pleut. Guéret est aussi triste que Geneviève me l’avait décrite. Elle y a passé son enfance, elle m’avait promis de m’y emmener. Une promesse de plus qu’elle n’a pas tenu. Je me pendrais à l’hôtel de la gare. Ses parents étaient cheminots. Elle comprendra qu’elle est seule responsable de ma mort à 37 ans en pleine forme physique (je le lui ai assez prouvé…).

Vendredi 22 décembre.

Mon petit pied à terre me convient. Une chambre dont la fenêtre ouvre sur la place de la gare. Je vois les employés de la S.N.C.F. venir travailler. Je ne dors pas, je pense à Geneviève qui doit être dans l’avion pour aller réveillonner en Croatie avec son snobinard. Une guichetière que je vois passer chaque matin me rappelle un peu Geneviève. La voir renforce ma détermination. Il ne pleut plus. Mais même sous ce magnifique soleil d’hiver Guéret est toujours aussi triste.

Samedi 23 décembre

Le samedi à Guéret c’est du feu de Dieu : Rien, rien, rien.

L’employé qui ressemble à Geneviève passe chaque matin sous ma fenêtre. Je lui lance des insultes qu’elle n’entend pas. Ensuite je referme la fenêtre et je pleure.

Dimanche 24 décembre.

C’est le réveillon. Il fait froid mais il ne neige pas. Tout le monde se soûle à Guéret, mois je bois de l’eau au lavabo de ma chambre. La cheminote travaille. Je peux la voir derrière son guichet, de l’autre côté de la place. Je finis par aimer sa présence. Je pense à l’étrangler avant de me pendre. Demain c’est le dernier jour.

Lundi 25 décembre

Je regarde au creux de ma main ma ligne de vie. S’il n’y avait pas eu Geneviève j’aurais vécu centenaire. C’est décidé : j’étrangle la Geneviève ferroviaire et adieu le monde. Il y a du verglas, j’espère que je ne vais pas me casser une jambe en traversant la place. Ce serait trop bête.

Mardi 26 décembre

Ce qui s’est passé hier au soir est incroyable. Je rentre dans la gare décidé à étrangler cette Geneviève de province. Je tape à la vitre du guichet. Elle lisait un livre de Marcel Jouhandeau : « Le sphinx debout. » J’ai dit : « Comment vous appeler vous ?

- Murielle, » m’a-t-elle répondu. J’ai pleuré. Cela m’a rappelé le film de Resnais que j’avais vu lors de notre rencontre avec Geneviève au ciné-club. « Vous pleurez parce que vous êtes seul à Noël, comme moi. » Elle a pleuré à son tour, et nous avons passé la nuit à pleurer en silence de chaque côté de la vitre du guichet de la gare de Guéret.

Mercredi 27 décembre

Elle m’a dit : oui, pleurons ensemble loin de Guéret. Adieu le cimetière.


Sondage à Aubusson

Jeudi 21 décembre

Me revoilà à Aubusson. Quelle poisse ! Pour l’instant le temps est plutôt clément, et moi qui projetais de partir faire du ski à Chamonix. Mon chef m’a confié une enquête à réaliser à la poste : un sondage sur la satisfaction des usagers. J’ai eu du mal à trouver une chambre de libre. Je vais me rendre compte sur place avant d’attaquer demain. À la poste des gens entrent et sortent, des jeunes, des vieux, l’un d’eux, aux cheveux blancs, m’a fait un clin d’œil.

Vendredi 22 décembre

Je m’organise sur cette terre d’accueil provisoire. J’ai démarré tôt ce matin avec mes questionnaires devant le bureau principal. D'ailleurs, il n’y en a qu’un. Il faut que j’aille vite pour ne pas trop retarder les gens qui acceptent de répondre, et il y en a peu. Fichu métier. Le sénior aux cheveux blancs a été très aimable.

Samedi 23 décembre

Aujourd’hui le ciel est couvert, la température est fraîche, mais avec manteau et bonnet je ne crains rien. Cet après-midi repos, je ferai un tour en ville. À 11 heures je fais une pause, quelqu’un me demande du feu. C’est l’homme aux cheveux blancs. Je n’en ai pas, mais il insiste pour réponde à nouveau. Je lui précise : pas deux fois.

Dimanche 24 décembre

Aujourd’hui relâche. Heureusement car des flocons se sont mis à tomber.

Je ne sais pourquoi mes pas m’ont conduit devant la poste. Comme l’assassin… Et là j’ai vu l’homme aux cheveux blancs. Coïncidence troublante. Je commence à me poser des questions. J’ai poursuivi ma promenade au bord de la rivière.

Lundi 25 décembre

Impossible d’échapper au rituel de Noël : vitrines surchargées, sapins ridicules qui encombrent les rues et que j’écarte d’une main. Par curiosité je m’approche de la place ou se tient la poste. Vais-je le voir ? Mais oui, il est bien là, vêtu de la même façon.

Mardi 26 décembre

J’ai repris mon poste à la poste. Une journée de travail intense avec une légère pause pour déjeuner. Hier j’en ai profité pour lire dans ma chambre un livre de Marcel Jouhandeau que j’avais acheté à la librairie. L’homme m’a encore abordée. Il me surveille, ce n’est pas possible autrement.

Mercredi 27 décembre

La journée à été rude, mais fructueuse, le soleil est revenu, ainsi que lui. J’ai terminé ma mission. Avant de quitter Aubusson j’irai faire un tout au cimetière qui parait-il est remarquable. Je m’étais habitué à lui, il va me manquer. Demain sera un autre jour, avec un souvenir furtif de plus.


Reportage à Guéret

Jeudi 21 décembre

Je suis parti d’Austerlitz à 5 heures 30. J’ai failli rater le train, personne pour m’indiquer la voie du train pour la Souterraine. Les 3 heures et demie de trajet en train et en bus m’ont donné une idée de l’expression « descendre dans la France profonde », et dire que Guéret est la préfecture de la Creuse. J’ai pris un café au premier bar trouvé à la sortie de la gare. « Le Rallye », pour l’originalité du nom j’irais chercher ailleurs. Le café était correct et deux fois moins cher qu’en bas de chez moi. La cafetière m’a proposé de garder mes bagages en consigne, puisque la gare n’en possède pas. Elle s’est montrée surprise de voir un journaliste parisien arrivé deux jours avant la manifestation. Je lui ai expliqué que mon magazine était un peu à part dans la presse parisienne. Mais elle n’avait jamais entendu parler du « Nez au rural. »

Vendredi 22 décembre

Au café « Le rallye » j’ai réussi à faire mes premières interviews de manifestants venus des 6 coins perdus de l’hexagone et représentant de mille villages perdus en Auvergne, dans les Cévennes, les Causses Aveyronnaises, la Montagne Noire, le Béarn, le Pays Basque. Ils m’ont parlé de leur attachement à leur terre alors qu’ils sont là pour manifester pour la sauvegarde des emplois publics des fonctionnaires.

Samedi 23 décembre

Jour J de la manifestation. Il est 5 heures, Guéret est loin de s’éveiller. Je n’en crois pas mes yeux, il y a une telle couche de neige que je me croirais aux sports d’hiver dans une petite station pyrénéenne. En prenant mon café au Rallye, j’ai appris qu’il était tombé 25 centimètres de neige pendant la nuit. Je ne vais écrire ici l’intégralité de mon article, je mentionne juste cette image du grand feu de la Saint Jean, à côté de la Fontaine des 3 Grâces, en haut de la grande rue.

Dimanche 24 décembre

C’est bien ma veine, arrivé à la gare, j’apprends que les transports en commun sont neutralisés par la neige. J’ai passé la matinée au Rallye, essayant de trouver une solution pour rentrer sur Paris avant le réveillon. Après 7 cafés et 20 cigarettes, j’ai dû me rendre à l’évidence : je vais passer le réveillon enterré en Creuse.

Lundi 25 décembre

Quand je pense qu’un cinéaste a fait un film intitulé : « Y aura-t-il de la neige à Noël », si je le croise j’hésiterai à lui serrer la main.

Mardi 26 décembre

Le soleil qui resplendit fait fondre la neige, c’est la débâcle sur les trottoirs et dans les rues. J’ai acheté la dernière paire de bottes en caoutchouc « Le chameau » taille 44 disponible en ville, dans la quincaillerie de la petite rue piétonne du centre-ville. J’ai été surpris d’y voir la plaque : « Ici est né l’écrivain Marcel Jouhandeau. 1878-1968 » Moi qui pensais qu’il était Montmartrois.

Mercredi 27 décembre

Ce matin, avant de reprendre e train, je me suis rendu au cimetière de Guéret. La cafetière du Rallye m’a dit qu’il donnait une vision tout à fait différente de la ville. Pourquoi pas.


En foyer à Guéret

Jeudi 21 décembre

Arrivée sans encombre à la Souterraine par l’A20. La route était dégagée, le ciel aussi. Retrait d’espèces, pas facile de trouver un distributeur, et pas facile de sortir du bourg. J’attends l’entrée de Guéret à 19 heures. Et je me fais une frayeur : les trois hôtels de la ville sont fermés. Reste l’hôtel de la gare. Mais c’est qu’il n’y a pas d’hôtel de la gare à la gare ! Heureusement dans un restaurant un type plutôt sympa m’a proposé de me dépanner pour la nuit.

Vendredi 22 décembre.

Mes R.V. se sont bien passés. Entretien avec Bienvenue en Creuse, projet qui tient la route d’après les deux responsables. Ils me proposent de parlementer avec le proprio des lopins de terre que je veux acheter.

14 heures : R.V. avec les services de la chambre d’agriculture.

17 heures, je suis libre, mais je n’ai toujours pas de chambre pour la nuit.

Samedi 23 décembre

J’ai pu me faire héberger par un foyer d’accueil. J’ai dormi dans un dortoir à 4 lits. Un des occupants m’a tenu la jambe une partie de la nuit. Il disait régulièrement : « Je vais leur mettre le feu ! » Le 24 au matin je dois rendre visite à des producteurs de lait d’ânesse.

Dimanche 24 décembre

Le type a remis ça cette nuit. En plus il y a eu un orage. Le type m’a donné la température des 31 jours de tous les mois de décembre en Creuse depuis 1970. Pourquoi pas avant 1970 ? Je n’ai pu le savoir. Visite sympathique aux producteurs de lait d’ânesse. Bon contrat. Je repasse au foyer d’accueil pour récupérer mes bagages, et en route.

Lundi 25 décembre

On m’attendait pour le réveillon à Amiens, mais en une heure toutes les routes ont été bloquées par la neige. Un ciel couleur ardoise, des flocons gros comme des balles de ping-pong. J’ai dû attendre 3 heures sur place avant de pouvoir rejoindre Guéret et mon foyer, où j’ai passé ma troisième nuit avec ce type. J’ai l’impression qu’il a un œil de verre, en tout cas il a un œil perçant et l’autre fuyant. Et il parle, il parle.

Mardi 26 décembre

Je n’ai rien à faire, j’attends la fin des intempéries, je traîne au lit. Et l’autre qui revient à la charge, et qui m’affirme être un descendant de Marcel Jouhandeau.

Mercredi 27 décembre

J’ai évité de justesse le pire : mon voisin de chambrée voulait me faire visiter le cimetière et la tombe de son soi-disant aïeul.


Résistance en Creuse

Jeudi 21 décembre

Ciel bleu. Voyage un peu long. Deux trains, un bus. Je suis exténué. La ville dormait déjà à mon arrivée en fin d’après-midi avant le coucher du soleil. Guirlandes éclairées. À première vue les habitants fuient le froid même quand il fait jour. Rues désertes. Les maisons sont en granit ou en pierres de taille. Le café des sportifs propose des menus simples. Photo de Doisneau en décoration. Le patron est un peu distant.

Vendredi 22 décembre

Quelques flocons de neige. Un tour en voiture dans le camp de la Courtine, pour le repérage, routes goudronnées pour le traverser, vu quelques chevreuils. Aperçu une horde de sangliers. Rencontré deux chasseurs, m’énumère la faune sauvage : blaireau, renard, loutres, ragondins. Aucune info sur le projet gouvernemental ne sont pas au courant. Retour frigorifié au café pour un chocolat brûlant avant d’aller au cinéma. Le patron est au courant du projet du gouvernement.

Samedi 23 décembre

Au café des sportifs rencontre du mouvement de résistance. « La Creuse est le château d’eau de la France, » me disent-ils. Ont beaucoup de difficultés à mobiliser la population, mais sont prêts à faire feu.

Dimanche 24 décembre

Les Creusois sont prévoyants, peu de passage en journée, pas de ruée sur les cadeaux, le froid persiste. Un dimanche comme les autres. Beaucoup de cafés fermés. Le sportif propose son réveillon : Foie gras, civet de sanglier, pâté de pommes de terre. Beaucoup de neige fondue dans la nuit, l’eau a monté dans la Creuse.

Lundi 25 décembre

Je propose un coup de main au patron du sportif pour préparer la salle de réunion avec le mouvement de résistance. Les bus sont réservés, les banderoles sont prêtes. Le patron a des soucis, je l’ai vu à sa tête dès que je suis arrivé. Ne me parait pas très concerné par notre sujet. Il est alsacien, vient d’arriver à Aubusson. Il trouve que les Creusois sont frileux. L’Association contre les déchets prend forme. Il nous faut des Creusois, voir du côté des agriculteurs aussi sur le plateau.

Mardi 26 décembre

Repéré quelques noms de rues. Rue des déportés, rue des fusillés, place du Général d’Espagne. Malgré une pluie battante, je file dans les rues. Quelques photos. Je découvre Marcel Jouhandeau, m’ennuie un peu. Prévision de rendez-vous à la Courtine avec l’adjoint de Dominique Voynet.

Mercredi 27 décembre

Le guide du routard indique la visite du cimetière. Pas si beau qu’on le dit.


Exhumation à Aubusson

Jeudi 21 décembre

Gare d’Aubusson avec Misère ma chienne. Mon voyage a fini dans la brume, la ville a joué à cache-cache avec moi. Heureusement que Maurice Radeau avait réservé une chambre au « Chant du Monde » et m’avait confié un plan lumineux. Au pieu. Je déballerai mes outils demain.

Vendredi 22 décembre.

Encore la brume, toujours la brume. La terre était presque impalpable, évanescente. J’ai creusé toute la journée sans fatigue. J’ai dû faire la moitié du travail. Si je continue à ce rythme, je pourrai partir demain malgré le veto de Gaston Gallietang. Il estime plus les écrivains morts que vivants celui-là. Je lui en montrerai, moi, de l’écrivain mort. Côté gastronomique, c’est pas Jojo. Aucun os à moelle ni même à lécher. Ils m’ont servi une sorte de fromage fondu sur du jambon et des frites. Vivement Paris. Le cuisinier est vraiment taciturne, dommage, il est le seul auquel je pourrais parler. La chambre a changé de sonorité, elle s’assourdit. Misère ne me lâche pas d’une semelle, elle a peur de se perdre dans le cimetière.

Samedi 23 décembre

Aujourd’hui je n’ai rien fait. Pioche et pelle sont restées dans la cabane du gardien. Un soleil de feu a tout asséché. La terre est devenue trop friable. Le cuistot a voulu à tout prix m’expliquer quelques recettes, toutes à base de rutabagas. Enfer et damnations éternelles. Misère maigrit à mon rythme. Il faudrait que je trouve un autre restaurant. Aurais-je le temps.

Dimanche 24 décembre

La cahute est fermée ! Aucun boulot possible. Maumau non plus n’y avait pas pensé. Il s’est excusé au téléphone, mais merde ! C’est moi qui paie. Réveillon ce soir, ici, à Aubusson, au Chant du Monde. Je me recouche. À 18 heures le satané cuistot vient me réveiller pour préparer le repas ensemble. Quelle poisse ! Nous mangeons les frites et les rutabagas cuits à l’eau en silence. J’enferme Misère le temps de la messe.

Lundi 25 décembre

Il a gelé cette nuit. J’ai dormi dans l’église dans la paille de la crèche comme un nouveau-né. Pourquoi ne met-on pas de paille dans les fosses, ce serait mieux que des boîtes en bois massif. Pourquoi creuse-t-on toujours à la main. Par respect. Journée philo. Gaston aurait bien ri.

Mardi 26 décembre

J’ai fini le travail. Marcel a été proprement exhumé et découpé en 7 morceaux comme prévu. Sept bouts de corps sur la paille. La tête dans ma valise, pour Gaston qui ne s’y attend pas.

Mercredi 27 décembre

Je me suis réveillé au cimetière. Fosse huit. Il est temps que j’emballe pioche et pelle et que je me casse.


Otto à Noël

Jeudi 21 décembre

Départ de Saint-Denis à 6 heures 30 pour éviter les embouteillages. Temps au beau fixe, froid sec, l’idéal pour rouler jusqu’à Perpignan. La bagnole est pleine à ras la gueule de tous les cadeaux pour la famille. Je prends l’A20. À 11 heures, arrivé à hauteur de la Souterraine, obligé de quitter l’autoroute vu que 20 bornes plus loin un camion d’hydrocarbures a versé sur la chaussée. Je poursuis la nationale vers le sud, et je m’arrête prendre un café à Aubusson. Je croise un type bizarre qui me branche, je préfère me casser, et je cherche une boulange pour becqueter un sandwich. Je retourne à la bagnole et là, surprise, elle démarre plus. Le garage ne peut pas la prendre avant le 27, fêtes obligent. La galère. Je prends le train avec tous les cadeaux ? Je me pose à l’hôtel, la nuit porte conseil.

Vendredi 22 décembre

Je me lève vers 11 heures. J’ai pas dormi de la nuit, trop angoissé. Je vais prendre un café au bar d’hier en espérant ne pas croiser le même gars. En fait, il était là et il m’a à nouveau branché. Finalement il s’est révélé plutôt passionnant comme mec. Ancien de 39-45, mais du côté allemand, il m’a proposé de passer sur ses terres ce soir, et m’a invité à bouffer. J’ai accepté.

Samedi 23 décembre

Je traîne ne putain de gueule de bois c’est pas peu dire ! Je retourne au bar pour me rencarder sur Otto. Je voudrais démêler le vrai du faux dans tout ce qu’il m’a raconté hier soir. Il pétait le feu, le vieux ! Manque de bol, il est déjà là. Comment on dit pilier de bar en allemand. Tant pis, je resterai le temps qu’il faudra, mais je tirerai son histoire au clair.

Minuit, l’hôtel. Putain il m’a pas lâché la grappe de toute la journée. Pas moyen d’en apprendre plus sur lui et son passé. Tant pis, demain je me casse quoiqu’il arrive ! Et les cadeaux ?...

Dimanche 24 décembre

Pour les cadeaux, je vais demander à Otto de me les garder et je repasse la semaine prochaine en même temps que je récupère la caisse. Je le cherche au bar, il y est pas, je vais chez lui. Il se met à neiger. J’espère que ça ne va pas durer. Ça dure et je me retrouve bloqué chez Otto qui en rajoute une couche sur son glorieux passé guerrier. J’angoisse à l’idée d’avoir à passer le réveillon avec lui, mais c’est ce qui se passe, et il ne boit pas que de l’eau l’Otto.

Lundi 25 décembre

Je voyais plutôt le père Noël en rouge, pas en vert de gris. Mais il a apprécié les cadeaux le père Otto. Surtout les poupées. Il me propose d’aller au bar prendre un verre. Il me prend par la main, on met les raquettes et on va au bistrot.

Mardi 26 décembre

Drôle de conte de Noël, un peu comme dans un roman de Marcel Jouhandeau. Je retrouve mon Otto, à défaut de mon automobile, au bistrot, comme d’hab. Je deviens un vrai pilier. Aubusson, son bistrot, son Otto, pas d’auto.

Mercredi 27 décembre

Si ça continue comme ça : bistrot, Otto, je vais finir au cimetière. Et en plus, il pleut maintenant !


Tout fout le camp à Guéret

Jeudi 21 décembre

Envoyée spéciale par mon journal parisien pour me plonger dans la vie d’une toute petite ville de province perdue pendant les fêtes ! Quelle idée ! J’ai fait un tour de la ville, pas d’illuminations, les boutiques sont presque vide, pas grand monde dans les quelques rues commerçantes. Il faudra que je me creuse les méninges pour faire un scoop. Ici tout tourne au ralenti, pas de fébrilité, pas d’agitation. Le café central de la place s’appelle « Le moderne », mais pas si moderne que ça. Quatre joueurs de belote qui parlent du marché du matin, le volailler n’était pas là, il est malade, disent-ils. À l’hôpital. Si c’est grave il faudra qu’il ailler à Limoges. Tout fout le camp à Guéret. Ils me voient écouter, ils se taisent, méfiance.

Vendredi 22 décembre

J’ai traîné dans la ville toute la journée. Les seuls moments d’animation c’est à l’heure des entrées et sorties du boulot. IL y a même, divine surprise, des embouteillages. Il semble qu’ici tout le monde rentre chez soi pour déjeuner. Enfin pas tout le monde car j’ai trouvé Le moderne si plein que j’ai dû attendre pour avoir une petite table près des toilettes. Le plat du jour est bon : blanquette et riz pour un prix modique de 6 euros. La salle bruit des conversations des employés de l’administration de l’hôpital. Enfin un peu de vie. Les rues, elles restent désertes, entre midi et deux les magasins sont fermés. À 16 heures je retrouve mes joueurs de belote attablés devant une bière. Ils me reconnaissent et me saluent. Ils reparlent du volailler du marché. Il va de moins en moins bien, peu d’espoir. Qui va reprendre son affaire ? Les fils sont partis travailler en ville. Il ne reste plus personne pour travailler la terre. Une vie de chien, trop dur, mais les jeunes maintenant sont tous des fainéants. Je traîne dans le café jusqu’à dix heures. Je rejoins alors, assommée par les verres, ma chambre d’hôtel si banale.

Samedi 23 décembre

Je sais où ils vont tous : au supermarché. Là les parkings sont pleins. Je ne peux pas passer dans les alliés, les gens stationnent pour de longues conversations, comment vont un tel et un tel ? Et les enfants vont arriver de la ville pour le réveillon. Les caddies sont pleins. Un peu plus on hésite entre livre et disques dans leur emballage de fête. Je déjeune à la cafet du supermarché. C’est plein. À 16 heures retour au Moderne. Mes joueurs sont là. Des jeunes ont mis le feu aux poubelles sur la place du marché. Vraiment il n’y a plus de respect. On vit une drôle d’époque. Ils me prennent à témoin, je leur deviens familier, mais pas assez pour qu’ils m’interrogent.

Dimanche 24 décembre

Il pleut très fort. Les magasins sont ouverts ce matin. Le super marché aussi. Peu de monde dans les rues. Ce soir tout sera fermé. À l’hôtel on me servira une omelette. J’ai le moral en berne. J’interroge le patron du Moderne qui me sert mon demi. Y-a-t-il un endroit où l’on fait réveillon, où l’on danse ? Non, seulement pour le 1° janvier, Noël c’est en famille. Qu’est-ce qu’on fait quand on n’en a pas ? On va au lit et on regarde la télé. Sauf qu’en ce moment on ne voit que les inondations en Californie, et ça met le moral à zéro.

Lundi 25 décembre

Tout est fermé. Tout le monde est chez soi, sauf moi.

Mardi 26 décembre

Guéret a la gueule de bois. Moi aussi d’avoir trop picolé toute seule dans ma chambre. Il recommence à neiger, il fait froid. 16 heures, le Moderne. Ils sont revenus, ils jouent. Toujours leur demi. Ils me demandent si je suis là pour longtemps. Je leur réponds que c’est pour connaître la ville de Jouhandeau. Ils ne savent pas qui c’est. Jamais entendu parler. J’ai envoyé tous les papiers au journal, ils n’ont rien publié. Heureusement, je rentre demain.

Mercredi 27 décembre

Toujours de la neige. J’espère que le car pour la Souterraine pour circuler. Je par à 17 heures. 16 heures, le Moderne. Le volailler est mort. Si le temps continue on aura du mal à l’emmener au cimetière. Il parait que dans un village on a dû garder le mort deux semaines. Je dis au revoir à mes Creusois. Ils sont interloqués. Est-ce que je reviendrais ? À voir.


Au bout de la N145

Jeudi 21 décembre

Sur le Bordeaux Lyon une scène d’apocalypse. Une tempête inimaginable, les wagons tremblent puis s’immobilisent en pleine campagne. Des arbres sont couchés sur la voie. Tout le monde descend. « Nous sommes près de Guéret, » nous annonce-t-on. Guéret ce n’est pas là que m’attend mon notaire. Je dois me rendre à Chambon sur Lignon dans l’Allier pour régler une succession. Très vite je prends la mesure du désastre et comme tout le monde, je descends. Je marche le long de la voie, un petit chien noir sur les talons.

Vendredi 22 décembre

Pas de chambres d’hôtel, nous avons dû dormir par terre dans la salle polyvalente. Je n’ai pas de bagages, mes chaussures sont trempées, et je ne peux pas me changer. Impossible de joindre les miens, toutes les lignes sont coupées. Il va falloir patienter. Le petit chien ne semble pas vouloir me quitter.

Samedi 23 décembre

On nous annonce que nous sommes bloqués pour plusieurs jours. Des habitants nous proposent aide et hébergement. Je pars avec un couple de retraités. Ils n’ont plus d’électricité, mais il y a un bon feu dans la cheminée. Et toi Pilou, petite boule noire hier inconnu, au fond de tes yeux je vois ma détresse, mais à deux c’est mieux.

Dimanche 24 décembre

Le ciel s’est éclairci, mais seulement au dessus de nos têtes. Quand je pense que mon frigo était plein. Que vont faire mes invités impossibles à joindre. Pilou que j’ai oublié, me délaisse, et se prélasse devant la cheminée. Mes hôtes me proposent de partager leur dîner. L’isolement commence à me peser. Je me passe le visage sous l’eau glacée, le chauffe-eau ne fonctionne plus. Pas de tenue d’apparat pour ce soir.

Lundi 25 décembre

Pilou m’a rejointe ce matin. Ma main dans son poil noir, caresse apaisante aussi bien pour lui que pour moi. Quel étrange Noël aux chandelles ! Le ciel redevient gris. Il parait que les routes seront dégagées d’ici deux ou trois jours. Il faut vivre ce moment d’éternité.

Mardi 26 décembre

Sur un rayon de la bibliothèque, j’ai déniché hier un livre de Marcel Jouhandeau, parfait inconnu dont mes hôtes semblent très fiers. Je le parcours pour passer le temps, Pilou couché sur mes pieds. L’auteur a vécu a Guéret, et vu sa plume acerbe il a du connaître ma situation actuelle.

Mercredi 27 décembre

Enfin une éclaircie. On nous prévient que la N145 est en partie dégagée, mais pas question de rejoindre Chambon sur Lignon, le notaire attendra, et ma visite au cimetière aussi. Je veux rentrer chez moi, j’en ai assez, même si mes hôtes sont chaleureux. Et toi Pilou, tu viens avec moi ?


Au fil de la Creuse

Jeudi 21 décembre

La barque heurte mollement les fondations d’un pont. Le voyage qui doit me conduire jusqu’à ma famille me mène à la ville paisible d’Aubusson. Quelques heures pour faire les derniers achats de Noël et laver mon linge au Lavomatic.

Vendredi 22 décembre

J’ai rencontré Léon et Calixte, ces deux-là ont leurs habitudes au petit bar qui fait face à la lingerie. Une tempête de neige s’est abattue sur la ville. Ma barque ressemble à un bateau rempli de sel. La Creuse était gelée ce matin, impossible de poursuivre ma descente vers le Sud. Le Lavomatic était fermé pour inventaires. Je retrouve Calixte au comptoir.

Samedi 23 décembre

La glace emprisonne ma barque. Le temps devrait se radoucir dans l’après-midi. Au Lavomatic je n’ai pas retrouvé mon pull-over jaune. Léon et Calixte m’ont taillé une veste dans la tapisserie d’Aubusson que j’avais achetée comme cadeau de Noël pour Gisèle. Dans le bar l fait bon, le faux feu de cheminée clignote, les néons vont mourir bientôt.

Dimanche 24 décembre

L’eau ruisselle sur les murs de granit, la neige vire pisseux. J’écope l’eau au fond de la barque puis je vais retrouver Léon et Calixte. Les lumières clignotent aux fenêtres des maisons, je me sens comme la petite fille aux allumettes : les gens ont leur plus beaux manteaux, les poches pleines de cadeaux, moi mes chaussettes encore humides produisent des clapotis à chaque pas, et je n’ai plus assez d’argent pour le sèche-linge.

Lundi 25 décembre

J’ai téléphoné à Denise qu’elle m’envoie un mandat chèque. Tes rêves d’aventure, tes idées loufoques, le repas de famille raté… Ah Denise les mots giflent. Le bar était fermé, Léon et Calixte m’attendaient sur les marches. Le Lavomatic accueillit nos discussions. L’air était chaud et humide, on se serait cru en Amazonie, avec un peu d’imagination.

Mardi 26 décembre

Le rond-point de l’indépendance de l’Algérie est rebaptisé rond-point Marcel Jouhandeau. Un coup de Sarkozy et des Creusois du nord, dit-on au café.

Mercredi 27 décembre

Matin calme, le soleil est revenu. J’ai acheté quelques fleurs au cimetière pour Gisèle. Je passe à la poste envoyer un mot bref : j’arrive !

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