Les textes écrits en ateliers d'écriture à Guéret et Aubusson

PAR CHEZ NOUS IL S'EN PASSE...

Par ici on fait le feu sans fumée, mais personne n’y croit vraiment.

Chez nous pour trouver de l’eau il suffit de claquer dans ses doigts. Dans le département de l’Allier il suffit de taper du pied. Des voyageurs affirment que dans d’autres contrées il suffit d’ouvrir le robinet.

ici la terre s’use. Le préfet a pris un décret : dorénavant on ne marchera qu’un jour sur deux et si l’usure se poursuit on marchera à cloche-pied. Décidément, notre département marche sur la tête.

Par ici on peut lever la main sans dire je le jure, mais c’est réglementé : pas la nuit, ni pendant la nidation.

ici l’eau fuit et personne ne se mouille pour la retenir.

Comme elle coule sereine on l'appelle la Seine, comme on peut la boire on l'appelle la Loire, par chez nous comme elle est profonde on l'appelle la Creuse.

ici l’eau coule de bas en haut. Les poissons tombent souvent amoureux des oiseaux.

ici la terre est bosselée et les gens vivent soit en haut soit en bas pour maintenir l’équilibre. On crie pour se faire entendre. Lorsque la voix baisse, il suffit de caresser le sol, et aussitôt une colline pousse qui vous place au sommet du relief. Parfois on tombe de haut.

Par chez nous, toute l'année il fait froid et à 5 heures du soir la nuit tombe et le brouillard se lève. Les rues sont désertes car nous aimons passer ces longues soirées les uns chez les autres à chanter, boire et s'aimer. Le seul train qui s'arrête ici, arrive à 17 heures 30. L'étranger qui par hasard en descend trouve notre ville sinistre et repart aussitôt. Derrière les fenêtres des milliers de visages amusés le regardent s'en retourner frileusement vers la gare. Le bonheur ne se partage pas.

Il y a très longtemps une sorcière a jeté un sort à notre village : quand un méchant parle une langue de feu jaillit de sa bouche et lui embrase le gosier. Alors ici, tout le monde se tait.

Par chez nous la main droite ne sert à rien. Afin d’éviter qu’elle ne s’atrophie les services de santé incitent les habitants à se serrer régulièrement la main. Dans toutes les rues de nos villes et de nos villages on peut voir les passants se serrer la main sans aucune autre raison que de respecter la loi. Certains mal pensants font remarquer que si la tête ne servait à rien, personne ne pourrait nous obliger à nous la prendre.

Par ici les gens ont les mains calleuses. Le Conseil Général a financé des distributions de pierre ponce pour rendre les poignées de mains douces et les amitiés sans aspérités.

Par ici l'eau n'est pas courante et les poissons vivent dedans. On entend chez le poissonnier : je voudrais une bouteille de truite et deux d’anguille.

Par chez nous les hommes ne meurent pas. Les femmes si. La préfète a décidé de transférer dans le département voisin dans lequel les femmes ne meurent pas mais les hommes si, les 30 000 célibataires masculins afin de rétablir la natalité. L'autre préfet ayant eu la même idée en déplaçant 45 000 femmes esseulées immortelles, tout le monde est mort.

Par ici on fait le feu sans fumée, ailleurs avec des œufs ou des herbes, ça dépend des coutumes.

ici les mains ont leur jour férié. Elles peuvent aller librement courir les champs, toucher à tout, voler dans le jardin du voisin, sortir la nuit avec la main du pasteur. Les mains n’ont pas de mémoire. Parfois, au lever du jour, elles se réveillent au poignet d’un bras inconnu et doivent attendre l’année suivante le retour de leur jour férié pour réintégrer leur ancien propriétaire, à moins que l’échange ne leur paraisse profitable, et c’est à coups d’ongles qu’elles défendent leur place.

Ici les gens marchent comme des pingouins. Donner sa main c’est la perdre. Aussi cousons-nous tous les bas de nos manches de crainte que des gestes intempestifs d’amitié, d’amour, de colère ou de haine, ne nous soient fatals.

Par ici l’eau était un bien précieux. Le champ naturellement irrigué de Léon où les bêtes pouvaient boire était convoité par tous. La nuit, sans bruit, le mari de Louise se glissait près de la source et la détournait à son profit. Léon, lui, s’abreuvait dans le même temps à une autre source d’abondance : les bras de Louise. Dans le mitan de son lit la rivière était profonde et le préjudice compensé, le mari dupé étant rassasié.

Dans ce pays ce ne sont pas les empreintes digitales, ni la voix, ni même l’iris des yeux qui servent d’identificateur. Non, par ici c’est grâce à un prélèvement d’urine que chaque personne est identifiée. Lorsqu’il y a des contrôles d’identité, les officiers de police avouent que tout ça ne pisse pas très loin.

Par chez nous la terre c’est la prunelle de nos yeux. Pas de porte, bonne situation au service public, le fils à la capitale, non ! Rien ne vaut de bonnes prunelles. Surtout lorsqu’elles sont portées au rang des deux mamelles de la France, récompense suprême décernée par le gouvernement du salon des mille vaches et eaux vives.

ici les miroirs n’existent pas, et l’eau ne reflète rien d’autre que le ciel. Si l’on veut vérifier son apparence il suffit de regarder longtemps les flammes. Il faut s’en approcher au plus prêt pour distinguer les traits de son propre visage. Les êtres trop narcissiques se remarquent chez nous : leurs visages boursouflés n’ont plus rien à voir avec eux-mêmes.

Ici, à 55 ans, très exactement le jour de notre anniversaire, à l’heure précise qui fut celle de notre naissance, les mains nous tombent des bras. Nous n’avons plus le choix qu’entre la contemplation et le néant. Les jeunes générations chargées des activités manuelles s’occupent de la survie des vieillards prématurément manchots. On compte aujourd’hui 30 bouches à nourrir pour 1 adulte équipé de membres supérieurs. À raison de trois repas par jour on mesure la difficulté d’assurer cette tache. La malnutrition atteint des proportions alarmantes, 30% des manchots retraités n’atteignent pas l’âge de 60 ans. Le gouvernement a créé le ministère du travail pédestre. Il est clair que si les personnes dépendantes prenaient leur pied en main le problème du démembrement sénile serait rapidement réglé.

Au pays vert et bleu il y a des mains qui lèvent le feu. Ce sont des gestes d’apaisement et de guérison. Les figures mythiques sont sur les chemins de la Creuse. Une catégorie de la population est dotée d’un pouvoir sur notre humble personne, druide ou sorcier, croyant peut-être. Il est important que chacun trouve son leveur de feu, aucune action n’est possible sur les feux f

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