Les textes écrits en ateliers d'écriture à Guéret et Aubusson

QUATRE PHOTOS SOUVENIRS

Première photo :

C’est rare : l’armoire est entrouverte. Une vieille boite cartonnée est là sur l’étagère. Ma sœur l’ouvre. Un tas de vieilles photos sépia avec le bord dentelé, souvent froissées. Une à une nous les posons sur nos genoux. Une odeur s’en dégage qui n’est pas seulement un parfum d’enfance. Je m’arrête sur l’une d’elles, non pas que le moment arrêté m’évoque un souvenir précis, mais parce qu’il s’agit de quelqu’un de mon passé.

Sur le cliché, une très vieille femme à genoux dans l’herbe. Que fait-elle ? Dans ses bras une fillette joufflue, endimanchée, qui la regarde avec tendresse. Une bouffée d’émotion m’envahit. Cette dame âgée qui fixe l’objectif c’est ma mémé avec un grand M. Cette femme blessée par les années qui regarde la vie à travers ses lunettes cerclées, ses cheveux gris encore frisés qui auréolent son visage. Et ses traits enfouis dans ma mémoire reprennent vie. L’enfant que je fus était blotti contre le grand tablier noir qu’elle portait ce jour-là. Pourquoi étais j’endimanchée ? Que célébrait-on ? Je n’ai aucun souvenir de mes deux ans que j’affiche sur cet instantané. Que faisions-nous dans ce pré, et pourquoi est-elle à genoux ?

La vie l’a malmenée. Je le sais. Veuve très jeune avec deux enfants à élever, elle a eu beaucoup de mal à continuer à faire fructifier la ferme familiale.

Quand je suis née, ses enfants étaient « élevés ». Son fils cadet, mon père, ayant repris le flambeau, elle aurait dû être soulagée. Et pourtant la voilà à genoux. Drôle de pose. À moins que ce ne soit qu’une façon de mieux tenir et présenter au photographe le tendre fardeau qu’elle portait dans ses bras.

Tendre fardeau ? Je ne sais pas, mais je me souviens de l’immense tendresse qui nous unissait. Tu restes le miel de mon enfance, la seule vraie douceur de mes premières années. Toi exceptée, je ne me souviens pas d’autres témoignages d’affection manifestés.

Alors que je n’avais que 6 ou 7 ans, je comptais chaque jour avec beaucoup de sérieux les gouttes de Digitaline sensées soigner ton vieux cœur fatigué. Tes pauvres yeux, fatigués eux aussi, ne voyaient plus les gouttes défiler. C’est moi que tu as chargé de cette tâche. Quelle responsabilité ! Dépasser la dose prescrite c’était t’empoisonner. Oublier ou négliger le traitement c’était tout aussi risqué. Cet enjeu-là je m’en souviens. J’avais l’impression de t’insuffler chaque matin ta dose de vie.

Ma vieille mémé. Je dis vieille parce je ne t’ai jamais connu jeune, et que je ne peux encore moins t’imaginer telle. Je n’ai su me réchauffer qu’à la vue de tes yeux bleus, si pâles et si doux ; me rassurer dans les plis de ton cou ridé.

J’ai fait refaire la photo. Avec les techniques modernes plus besoin de négatif. La copie a l’avantage d’être plus grande mais garde un vague flou dû sans doute au tirage original. Ce vague nous va si bien, il contraste avec la précision, la netteté des sentiments, des émotions qui nous habitaient alors. Tu es, tu restes à jamais celle qui m’a donné le sentiment d’exister pour quelqu’un, le bonheur d’avoir été aimée en toute sérénité.

C’est ce sentiment, que ma propre mère n’a pas su me faire partager, qui m’a aidé à vivre, à grandir, à avancer.

Par delà le temps, encore merci.

Tu sais que je pense souvent à toi, que je parle encore souvent de toi à celles et ceux qui t’ont connue.

Ma petite Nicole,

T’écrire c’est pas mon truc, je n’ai jamais été très experte, pas comme ton grand-père qui lui avait fait des études, chose rare dans le monde rural d’alors. Mais rappelle-toi, je savais chanter, je t’ai appris plein de comptines que tu vite su balbutier. Je te passe le relais, car je sais que grand-mère tu l’es à ton tour.

« Au fil du temps

Donnons-nous la main

Grands-parents

Petits enfants

Une grande ronde

Nous faisons avec entrain

Les souvenirs

C’est aussi notre avenir. »

Deuxième photo

Tu n’es plus là aujourd’hui. Pourquoi ? Non pas toi… À part sur un mur d’entrée avec cette petite fleur que j’ai déposée sur le cadre.

Enfant il me manquait souvent, aujourd’hui peut-être que je vieillis comme ces vieilles femmes qui font un autel de leurs souvenirs. Son regard me suit. Je m’en pénètre souvent. Petit homme au regard doux et sérieux à la fois.

Souvent je lui parle. Mais peut-on attendre une réponse du papier glacé qui m’a tellement glacé de sa disparition ? Ses yeux disent : je souffre, alors que sa bouche ne se plaignait jamais.

Crois-tu que l’on se reverra ? J’aimerais tellement te prendre dans mes bras. J’espère avoir l’occasion de cela. Je t’en prie attend-moi. Cette fois-là…

Troisième photo

Sur la petite table, dans le coin le plus éloigné de la chambre de mes parents, lieu sacro-saint et froid, trône un cadre en fer sans ornement avec une photo en noir et blanc. C’est le portrait en buste d’une femme de cinquante ans photographiée de trois quarts. La photo ressemble à celles de saintes des vieux livres de catéchisme de mes frères et sœurs aînés ; Pour ma mère cette image est plus précieuse encore qu’une icône religieuse : c’est celle de sa mère que ne n’ai pas connue parce qu’elle est décédée trois ans avant ma naissance d’une deuxième « attaque » comme on disait encore dans les années soixante-dix. C’est celle d’une mère de onze enfants paysanne et orpheline. Je n’ai jamais cherché à savoir qui l’avait prise, où, quand, et pourquoi. J’imagine qu’elle était allée en famille chez un photographe ami et voisin de son frère, coiffeur dans la grande ville la plus proche, peut-être à l’occasion d’un baptême, d’un mariage, ou d’une communion de ses enfants ou neveux.

- Bonjour. Je suis ta petite fille, la seule que tu ne connaisses pas. Je m’appelle Patricia. Je suis la petite dernière de Marguerite et Roger et j’aimerai te connaître, car j’ai beaucoup entendu parler de toi.

- Bonjour Patricia, moi aussi j’aimerai te connaître. C’est curieux, tu es la dernière fille de ma dernière fille et c’est seulement maintenant que j’ai l’occasion de te rencontrer. Profitons du temps qui nous reste.

- Tu crois que c’était parce que tu es orpheline que tu as eu autant d’enfants ?

- Oui. J’avais envie de fonder une grande famille, et ton grand-père aussi. Il était orphelin lui aussi. Et puis à cette époque les familles nombreuses c’était la norme. Tant d’enfants mourraient en bas âge.

- Tu n’as jamais regretté d’avoir à t’occuper d’autant d’enfants ?

- Dans une ferme, à mon époque, il y avait de quoi occuper les enfants, et les grands s’occupaient des plus petits.

- Ton rôle de mère dans tout ça, comment tu l’exprimais ?

Il fait très froid dans la campagne normande en cet hiver de 1905. La jeune Marie tente de rattraper son frère Joseph, de trois ans son ainé, qui marche à grandes enjambées vers l’école. Marie, très futée, se dit qu’elle pourrait bien arriver avant lui en prenant un raccourci : l’étang gelé qui borde le chemin. Elle hésite un peu sur la solidité de la glace, mais elle a entendu sa tante dire ce matin qu’il gèle à pierre fendre, et l’étang n’est pas en pierre qu’elle sache. Elle avant ses gros sabot sur la glace, glisse un peu, tombe, se rattrape, glisse encore, et ça lui plaît, même si elle retombe à nouveau, ses sabots en châtaignier massif lui semblent bien moins lourds, elle en oublie même l’école, qui pourtant se profile à l’horizon, elle s’évade avec bonheur et c’est inattendu.

Grand-mère,

Je ne te connais que par ton visage de madone en noir et blanc dans ce cadre en fer, et par les quelques récits de ma mère, ta fille Marguerite. J’aimerai tant savoir ce que tu penses de ta vie, de tes choix. Si tu pouvais changer quelque chose à ta vie, ce serait quoi ? J’entends dire que dans la vie, le chemin est plus important que les buts qu’on se fixe, est-ce vraiment ça le sens de la vie ? Je t’en remercie.

Quatrième photo

Quel premier souvenir en vérité du portrait ?

Double portrait : l’un en médaillon, l’autre en pied.

Visage, silhouette dérobée longtemps à la mémoire familiale, rendue anecdotique par l’abondance des icônes (rectangles aux bords dentelés et précision journalistique des portraits en tir groupé de la tribu qui ne va jamais au-delà du quatuor). Album de cuir, et fond rigide couleur anthracite. Le Paris de Doisneau est là, dans ce jumeau paternel qui pose sur la plus belle avenue du monde, et ne semble pas à bout de souffle malgré le décor qui évoque un film de Godard.

Souvenir de photo plus récent.

Sorti d’un coffre et d’une mansarde un portrait en médaillon sur un imprimé qui fait la réclame de deux ouvrages. Photo de l’auteur en demi-profil. Front haut. Regard aigu sous les rondes lunettes. Sur l’autre photo, l’autre profil et puis des pieds sous un long par-dessus. Enraciné donc. D’ailleurs connaît Racine sur le bout des doigts. Poète, homme de sciences, a apprivoisé une nature plus archaïque que la creusoise. Ingénieur arboricole de haute volée. Meurt prématurément entre ses hévéas fertiles, happé par la plus sauvage des fièvres en pleine guerre du Vietnam. Mon père a perdu sa grande ombre protectrice. Bénéfique ? Délétère aussi sans doute. Ce que je sais, ou imagine, c’est qu’il a beaucoup aimé Paris au point d’amener son frère, mon père, à y demeurer et sa famille après lui, avant de quitter ville et gens à jamais. Il se confond avec la personnalité affirmée de mon père, son cadet. Il est celui dont ce dernier disait : « Mon frère est plus intelligent que moi. » Ce qui me faisait immédiatement pensé à Sir Conan Doyle ou son personnage élu, le divin Holmes, parlait ainsi de son frère Mycroft.

Qu’il est étrange que tu aies laissé place à un faux oncle bien-aimé dans le laps de quelques furtives années de première enfance. J’ai moi-même des enfants selon mes vœux. Qu’il est étrange que tu n’aies pas connu la rue du vieux marché, le salon de thé, l’atelier d’écriture informel dans la capitale du département 23 en doulce France. J’ai gardé au chaud tes haïkus, tes contes aux riches illustrations comme le livre d’heures de mon enfance. J’aime bien tes haïkus. J’ai apprivoisé la forêt vierge et les Champs Élysées. Tu préfères la juste mesure. Vous étiez tellement jumeaux, toi l’ainé, lui le cadet, des Dupond et Dupont Tonkinois. L’intelligence en prime tout de même ? Ciao Bao.

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